L’historienne Ludivine Bantigny est venue à l’Université populaire discuter de la nécessité des utopies.

Le 1er avril, l’historienne Ludivine Bantigny a ouvert le nouveau cycle de l’Université populaire, consacré aux utopies, à la Maison de la citoyenneté James-Marson avec cette question : comment repenser des modèles de société pour tendre encore et tou- jours vers plus de coopération, d’égalité, d’épanouissement, d’accueil, de convivialité ? Nous l’avons interrogée sur l’actualité des utopies aujourd’hui.
Regards : Vous qualifiez le capitalisme d’« ensauvagement ». Cela implique-t-il une reprise des logiques coloniales par le système actuel ?
Ludivine Bantigny : J’ai repris ce terme employé par Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme de 1950 pour le retourner contre l’extrême droite dont la logique est prédatrice. Aimé Césaire en parle pour l’Europe, pointant les ravages de la colonisation alors que l’expression « le bon sauvage » était utilisée pour désigner les colonisés. La barbarie est ce système exploiteur et oppressif qui ne cesse de s’étendre. Louise Michel parlait d’une pieuvre qui dévore tout le vivant, ce qui est très actuel.
R. : A-t-on encore besoin d’une utopie explicite de type soviétique pour changer la société ou bien peut-on s’en passer pour rompre avec le capitalisme ?
L. B. : Les deux ! Il faut entremêler le passé et le futur. Les combattants pour l’émancipation se tournent vers l’avenir tout en s’appuyant sur les expériences historiques. « Il faut que les morts nous apprennent à vivre », écrivait Jean-Baptiste Clément. Le capitalisme est un segment étroit de l’histoire et peut avoir une fin. Des colons ont qualifié les autochtones de « sauvages » parce qu’ils n’avaient pas le sens de la propriété. Or, la propriété commune d’usage est encore possible.
R. : Une révolution se déroule-t-elle toujours à travers un basculement dramatique ou le changement s’effectue-t-il dans la durée selon un « communisme déjà là » ?
L. B. : Il faut garder au terme de révolution son sens très fort de soulèvement populaire qui abat un système institutionnel mais aussi social et économique. Cependant, le surgissement du 18 mars 1871, par exemple, a infusé avec les chambres syndicales ou les coopératives de production. Même la révolution russe émerge sur plusieurs années. La Sécu a été permise par le moment révolutionnaire de la Libération. Enfin, une troisième strate consiste en des révolutions anthropologiques à bas bruit, comme la révolution féministe.
R. : Quel en est le sujet révolutionnaire ? Est-ce toujours la classe ouvrière classique ou d’autres acteurs sociaux ont-ils un rôle à jouer dans le changement de société ?
L. B. : Les ouvriers sont quand même encore un peu plus de 20 % de la population. En réalité, le travail à la chaîne s’est diffusé vers de nouvelles branches industrielles. Et quand vous êtes derrière une caisse, dans un centre d’appel ou dans un fast-food, votre travail est proche des conditions d’usine. Les grèves des femmes de chambre ont impliqué piquets de grève, occupation, caisse de solidarité, syndicalisation… Mais il y a aussi convergence des luttes : après la mort de Nahel, les manifestations ont ainsi rassemblé des profils très différents.
R. : Ce qu’on appelle le « municipalisme » est-il un modèle de transformation ou simplement une base de repli parce que la révolution aurait durablement échoué ?
L. B. : Le communalisme n’est pas uniquement le municipalisme : cette échelle permet de se doter des moyens de faire appliquer ses décisions. Au Chiapas [un État du sud du Mexique], la démocratie est ainsi très locale. Ce ne sont pas seulement des non-professionnels qui prennent part aux décisions : on change les choses du point de vue social et économique. Mais il faut aussi articuler avec les productions à plus grande échelle. En 1871, on parlait d’ailleurs moins de « communards » que de « fédérés ». D’autant que les communes sont aujourd’hui financièrement asphyxiées…
Propos recueillis par Nicolas Liébault ; photo : Léa Desjours