Duy Anh Nhan Duc - « Je dois travailler avec du vivant »

Duy Anh Nhan Duc - « Je dois travailler avec du vivant »

Duy Anh Nhan Duc

La Société du Grand Paris a choisi Duy Anh Nhan Duc, plasticien végétal, pour concevoir l’œuvre d’art qui ornera la future gare La Courneuve – Six-Routes, un lieu traversé chaque jour par 34 000 usager-ère-s. Empreinte – c’est son titre – est déjà en cours de conception.

Duy Anh Nhan Duc nous reçoit dans son atelier parisien. Passée une petite porte, on entre... dans un espace extraordinaire où un étonnant bestiaire nous accueille. Il y a là un ours, couvert de graines de pissenlit ; un serpent, dont les écailles sont ourlées de pétales de gerbera séchés et le ventre de monnaie-du-pape dorée à la feuille d’or ; un oiseau extraordinaire, qui a décoré la luxueuse vitrine Hermès, à Noël. « J’aime ce qui est fantastique, confie l’artiste. À l’automne, en forêt, regarder l’instant où la feuille quitte sa branche et tombe sur le bitume. Cet instant, c’est le rêve de la feuille. Toute l’année, elle supporte les oiseaux et elle rêve d’en être un à son tour. Ce que vous voyez, c’est une feuille qui, au final, devient oiseau. J’ai fabriqué cet oiseau avec des feuilles de fougère. Il est magique, il pond des œufs avec des graines d’or à l’intérieur. Quand on trouve ces œufs, on peut réaliser ses souhaits les plus chers... »

Cet esprit poétique, il le cultive depuis son enfance à Hô Chi Minh-Ville, au Viêt Nam. « Nous vivions dans une maison avec un jardin et des arbres fruitiers, sans contrainte, se souvient-il. J’ai passé là des moments très heureux. » Spontanément, lorsque la famille s’installe en région parisienne, il en garde la trace en dessinant dans un carnet. « En France, j’ai découvert un nouveau climat, les immeubles, le fait d’être étranger et le port des chaussettes, résume-t-il. J’ai réussi à apprendre la langue, je suis entré directement en classe de 6e, mais l’école, c’était difficile. »

« Dans le train, je regarde les mains des voyageurs, lien social par excellence. »

Quelques années plus tard, à la recherche d’un emploi, il passe devant la boutique d’un fleuriste. En lieu et place de qualification ou de diplômes, il lui montre ses dessins de fleurs. L’homme l’embauche immédiatement. Dans cet univers floral, Duy Anh Nhan Duc comprend alors ce qui manque à ses croquis : la couleur et la troisième dimension. Une conviction le traverse, qui ne le quittera plus : « Je dois travailler avec du vivant. »

Son esprit poétique, à l’aune de cette découverte, se déploie et prend de l’ampleur. L’artiste passe désormais de longues heures dans la nature. Il va à où personne ne songe à le faire, dans des terrains vagues, glane des plantes qui suscitent son émerveillement, des chardons qui se tordent, des bourgeons printaniers, des graminées éthérées, s’émeut de la grâce de l’éphémère, celle des saisons, pour mieux les restituer. Alors, lorsque Pascale Dalix et Frédéric Chartier, les architectes retenus pour concevoir la gare du Grand Paris, l’imaginent végétale, Duy Anh Nhan Duc, forcément, s’avère l’artiste de la situation. « Je correspondais à leur philosophie, confirme-t-il. Dans le projet, il y a un jardin au-dessus du toit, la façade est recouverte de végétaux. J’ai vu cela et tout de suite, une ligne s’est dessinée... »

Cette ligne prend les contours d’une interactivité entre la gare et les passager-ère-s, la courbe d’un enracinement, celui des arbres, qu’on ne voit jamais, associé à celui de la vie sociale des hommes, des femmes, des enfants, des personnes âgées qui vivent à La Courneuve. Devient un «racinaire». « Dans le train, je regarde les mains des voyageurs, lien social par excellence, raconte Duy Anh Nhan Duc. Par l’empreinte individuelle, le toucher, on peut communiquer ; dans la main, il y a des lignes de vie. Et c’est ça que je vais fusionner, les racines de l’arbre et les lignes de vie de la main de l’homme. » Au bout de sa lente germination, l’œuvre se déploiera également en compositions aériennes de végétaux et de semences collectés au parc Georges-Valbon pour raconter la beauté fragile de l’instant présent et la force délicate de la mixité interculturelle, qui fait la sève de la ville. Vivement le temps de sa floraison.

Pour en savoir plus : https://www.duyanhnhanduc.com

Texte : Joëlle Cuvilliez ; photo : Léa Desjours