Pourtant ultra-moderne, le site Orangina va fermer fin 2026 (lire Regards n° 650). Une partie de l’histoire industrielle de la ville s’y est écrite. Récit.
Tout commence bien loin de La Courneuve. Léon Beton, qui produit de l’essence d’oranger à Alger, fait la connaissance en 1934 à la foire de Marseille d’un pharmacien qui fabrique du « Naranjina », un mélange de concentré d’orange (dans une carafe ronde) et d’eau de seltz. Il a alors l’idée de mélanger de l’eau et du sucre à de l’essence importée d’Espagne, et de secouer le tout : Orangina est née. Après 1947, son fils Jean-Claude construit une usine en Algérie, puis en 1951 il s’implante à Marseille afin de fournir sa boisson aux soldats américains présents sur le sol français en reprenant la forme ovoïde de la bouteille. Il nationalise la production et c’est le succès avec 50 millions de bouteilles produites en 1957, puis 500 millions en 1975.
« Orangina c’est juteux et encore plus si vous secouez ! »
Dans la région parisienne, après avoir été entreposées dans d’anciennes carrières à Sèvres (Hauts-de-Seine), les stocks de bouteilles d’Orangina sont transférés au début des années 1970 à La Courneuve, au 42, rue Émile-Zola, à l’emplacement d’une conserverie et d’une imprimerie. Mais en 1980, le site devient un véritable centre d’embouteillement, étant bien placé pour conquérir le marché parisien. Bientôt, près de 200 salariés y travaillent, en majorité des immigrés, et au SMIC. La CGT s’y implante en février 1978 et un débrayage de deux mois intervient peu après, mais les revendications sont refusées par la direction. À cette époque, le syndicat dénonce les « bons samaritains » qui « privent les travailleurs de vivre comme des êtres humains ». Un syndiqué s’exclame alors : « Orangina c’est juteux et encore plus si vous secouez ! ».
Une autre grève, d’une semaine cette fois, est organisée en juillet 1982. Pour casser le mouvement, la direction affecte à la chaîne une partie des cadres et des non-grévistes. Cette fois-ci, la lutte est victorieuse, puisqu’un accord conclut à une augmentation salariale et à la création de dix emplois. À l’issue de la grève, des dizaines de salariés ont rejoint la CGT et FO, syndicat nouvellement implanté. Quelques années plus tard, le 25 janvier 1985, un délégué CGT de 39 ans, Ahmed Hammoudi, est écrasé par son chariot-élévateur, le quatrième accident de ce type en quelques mois. Les ouvriers débrayent mais la direction rejette la responsabilité sur l’ouvrier. Les relations avec l’employeur sont particulièrement dures : en dix ans, une dizaine de délégués seront licenciés.
En janvier 1984, Orangina est rachetée par le groupe Pernod Ricard, dont elle devient une des filiales, avec sept unités de production en France (700 employés en tout). Orangina exploite aussi les marques Coca-Cola, Pam-Pam, Banga, Pampryl. Le site de la rue Émile-Zola compte en 1988, 176 employés dont 15 saisonniers, 42 agents de maîtrise et 16 cadres, avec une majorité de Vietnamiens (lesquels créent la CFDT), de Portugais, de Turcs, d’Espagnols, de Yougoslaves, d’Algériens, de Marocains, d’Indiens… 1988 est aussi l’année où le site s’agrandit avec désormais cinq lignes de fabrication sur chaîne, produisant entre 150 000 et 350 000 boites ou bouteilles à l’heure. La cause : d’autres sites plus au sud ont fermé (Lormont dans la Gironde) pour se recentrer sur les consommateurs d’Europe du Nord. Orangina est alors l’une des marques les plus profitables du groupe Pernod-Ricard (5% du chiffre d’achat). Mais la modernisation fait toujours baisser les effectifs (149 employés en 1989).
Fin janvier 1989, une grève importante est déclenchée par la CGT, FO, la CFDT et la CFTC, un mouvement suivi par 95% des effectifs (au lieu de 50% en 1982), avec blocage des chaînes de production. Les revendications : 1500 francs d’augmentation, l’embauche d’intérimaires, une pause casse-croute le matin et un salaire minimum de 6000 francs par mois. Les salariés du site sont à cette époque les plus mal payés du groupe, alors qu’ils assurent 55% de la production d’Orangina. La grève échoue, la direction refusant d’appliquer le salaire moyen. Au même moment, la communication du groupe correspond à près de 10% du budget, avec notamment un jingle par Michel Berger, un partenariat TV avec le Colaroshow, un spot au son de la lambada… La marque fournit les soldats de l’opération « Daguet » en Arabie Saoudite.
Il n’y a plus que 90 salariés en 1997 (dont 40 à la production) contre 350 en 1970
La décision est prise en 1991 de centraliser la production d’emballage en plastique sur le site de Meyzieu près de Lyon, si bien que la ligne 3 de la rue Émile-Zola doit fermer, avec 29 suppressions d’emplois à la clé. Une forte crainte existe alors d’un démantèlement du site, ou bien d’un recentrage sur les seules boites et bouteilles d’1,5 litres, voire sur le seul stockage de produits. Si l’usine est tout de même maintenue, il n’y a plus que 90 salariés en 1997 (dont 40 à la production) contre 350 en 1970. Les quatre lignes qui demeurent sont : boites-boissons, verre consigné (pour les cafés), verre perdu (non consigné, pour la grande distribution) et « bags in box » (sirop pour les distributeurs et les fastfood).
L’arrivée d’un nouveau directeur, Chérif Maloun, contribue à relancer le site : l’usine est modernisée avec l’aide de la mairie qui a adjoint des unités de stockage. À la fin des années 1990, dans le cadre des lois de réduction du temps de travail, les 78 salariés du site bénéficient de 24 heures de congés supplémentaires et 9 salariés sont recrutés, sans perte de salaire. « Les employés ont adhéré au projet car ils sont très sensibles à la création d’emplois », explique alors François Poilpré, délégué FO. Mais l’incertitude succède à la satisfaction quand un rachat d’Orangina par Coca-Cola se profile. Les salariés en viennent même à proposer un rachat de leur entreprise par eux-mêmes (pour la partie France). Après un feuilleton de près de deux ans, le rachat est en définitive refusé par Bercy en 1999.
À cette époque, près de 400 personnes visitent l’usine chaque année
Après l’intégration de Pampryl (Banga, Pampryl, Champomy) en 2000, la décennie suivante voit une succession de ventes et rachat d’Orangina par différents groupes : par Cadbury-Schweppes en 2001, par L’Européenne d’Embouteillement en 2003, par le fonds US Blackstone en 2007. Au passage, en juin 2002, le site est certifié ISO 14001, une première à La Courneuve (avec une collecte sélective pour recycler le plastique, le carton, le bois, les piles, le contrôle des eaux usées, etc.). À cette époque, près de 400 personnes visitent l’usine chaque année. Mais les effectifs du site fondent : 60 personnes en 2002. « On économise sur tout, avec peu de nouveautés », critique un ouvrier. Dans le même temps, le site se diversifie : en 2008, la marque Orangina, qui représentait 90% de la production dans les années 1970, ne compte plus que pour 40%.
Stéphane Dossin, ouvrier à cette époque témoigne de ces difficultés : « On avait cinq lignes : trois lignes verre (dont une pour Pampryl), une ligne plastique, une ligne boite. Le plastique est assez vite parti, de même que Pampryl. On n’avait plus que le verre perdu Orangina et le verre consigné Orangina. Mais le verre étant en perte de vitesse par rapport au plastique, on a fusionné les lignes vers 2004 : plus qu’une ligne ! Notre “chance“ est que des usines ont fermé en Bretagne et en Alsace si bien que l’on a pu récupérer ces produits-là, ce qui a relancé ces productions ».
Novembre 2009 est marquée par le rachat d’Orangina par le géant familial japonais Suntory Beverage & Food France. Cette entreprise est industrielle et non, comme les précédentes, un fonds commun de placement, si bien qu’elle cherche à investir. Nationalement dès 2012, elle s’oriente ainsi vers de nouveaux formats de boissons plus naturels (pas de colorants, ni conservateurs, moins de sucre). Rue Émile-Zola, une nouvelle ligne de boites est ouverte en 2017. Puis le groupe investit près de 30 millions d’euros en 2019 pour rajeunir le site, passant de 35 000 canettes à l’heure à près de 75 000. Une ligne verre est aussi retravaillée avec de nouvelles machines en 2022. La siroperie est remise au goût du jour. Malgré une année 2011 à l’été médiocre et la flambée des fruits, du sucre et du plastique, le chiffre d’affaires est alors en hausse (+ 9%). L’usine ne produit pas que de l’Orangina, mais aussi les marques Oasis, Champomy, Schweppes, Pulco, etc.
La page courneuvienne se referme
Mais une autre compagnie, PepsiCo, y sous-traite aussi la fabrication et le conditionnement d’une partie de sa production. Or, cette société annonce en juin 2025 son retrait, soit un tiers des volumes du site, au profit d’une usine belge. Tout nouvel investissement est cependant écarté par le groupe Suntory, alors que, selon l’élu syndical FO Youen le Noxaïc, « un petit accroissement de la capacité de stockage aurait pu compenser la perte de Pepsi par une hausse de la production dans les marques Oasis et Schweppes Indian Tonic ». Dans le même temps, les salariés apprennent que le site de Donnery, près d’Orléans, où travaillent 150 salariés en CDI, construisent 300 vestiaires supplémentaires. Le jeudi 2 octobre, le couperet tombe : la direction centrale de Suntory Beverage & Food France a annoncé la fermeture du site d’embouteillement de La Courneuve. La page courneuvienne s’est refermée.
Textes : Nicolas Liébault ; photos : Stéphane Kovalsky, Léa Desjours
Stéphane Dossin, salarié de l’usine depuis 35 ans
« Avec les vagues de rachats, c’est devenu beaucoup plus strict »
« Je suis arrivé dans l’usine en novembre 1990 comme intérimaire en tant que technicien de maintenance, poste que j’ai occupé pendant 15 ans, puis j’ai évolué en responsable opérationnel et enfin dans la partie fiabilisation de ligne. À mon embauche, l’usine était assez vieillissante et on pensait que ça allait fermer. Mais un directeur, Monsieur Cherif Maloun, a pensé qu’on pouvait faire quelque chose de cette usine et ça s’est modernisé. L’entreprise était familiale et tout le monde s’entendait bien. Cette boite avait pas mal d’avantages avec un 13e mois, des primes d’intéressement, des heures supplémentaires payés en plus. Mais avec la modernisation, l’effectif a baissé progressivement, beaucoup par dégraissage des boites extérieures : maçonnerie, peinture… On continuait à faire de l’Orangina mais on est passé du film normal à un film imprimé, avec des produits plus jolis, et ce n’était pas évident de régler les machines, il fallait s’adapter. Puis, avec les 35 heures, on a d’abord bossé de février à septembre-octobre à 40 heures, avec 3 ou 4 jours par semaine aux périodes creuses, mais la production a monté avec la fermeture d’autres sites. Avec les vagues de rachats successifs, les méthodes de travail ont changé, c’est devenu beaucoup plus strict. Avec la fermeture, pour moi, c’est embêtant car je suis à quatre ans de la retraite. Je serai peut-être recasé sur un autre site mais on a acheté au Chesnay. »