Aly Diouara, le nouveau maire, explique l’importance de son élection, la relation qu’il veut entretenir avec la population, les priorités de son mandat.
Regards : Pourquoi parle-t-on d’une élection historique à La Courneuve ?
Aly Diouara : Cette élection est historique à plusieurs titres. D’abord, elle opposait trois candidats issus du même quartier – la cité des 4 000 – dont Nadia Chahboune soutenue par le maire sortant communiste Gilles Poux, Oumarou Doucouré pour le Parti socialiste et moi-même, ayant annoncé ma candidature le 7 janvier, deux mois seulement avant le scrutin, là où mes concurrents étaient en campagne depuis septembre 2024. Ensuite, mon parcours singulier marque cette élection : je suis né dans la barre Debussy en 1987, j’ai grandi rue Renoir, au mail de Fontenay, à La Tour. J’ai travaillé cinq ans dans cette ville, de 2012 à 2017, comme coordinateur du Contrat courneuvien de réussite, puis responsable de l’accompagnement à la scolarité. Militant associatif depuis 2004, fondateur du mouvement citoyen La Seine-Saint-Denis au coeur en 2020, candidat aux départementales, aux législatives de 2022 et 2024 – où je suis devenu député –, je suis aujourd’hui maire de ma ville d’origine, après trente ans de gestion communiste et socialiste. Je me vis comme un maire militant, un maire soldat en mission : faire de La Courneuve une ville attractive, apaisée, où l’on peut se projeter, fonder sa famille, travailler, s’émanciper.
R. : La fierté que les habitants vous témoigne, d’où vient-elle ?
A. D. : Cette fierté est liée à l’identification des habitants avec le maire que je suis. Ils se disent : « Ce maire ne nous rassemble pas seulement, il nous ressemble » – dans les parcours de vie, dans les combats communs, dans cette réalité d’une ville terre d’accueil. C’est un enfant de la ville qui a accompagné des centaines de jeunes et qui, aujourd’hui, en assure la gestion.
Ce sentiment de fierté partagée m’envoie aussi une lourde responsabilité. Ma promesse – « Un maire au service des gens » – résume tout : je suis à votre disposition, en mission pour vous servir. Je gère encore moi-même mes réseaux sociaux, je maintiens cette proximité. Aujourd’hui, une nouvelle histoire politique s’ouvre : des enfants des quartiers populaires prennent leurs responsabilités citoyennes.
Notre conseil municipal affiche désormais une moyenne d’âge inférieure à 40 ans, dans l’une des villes les plus jeunes de France métropolitaine. Je ne suis pas carriériste : je ne ferai jamais trente ans de mandat… Démocratiquement, ce n’est ni souhaitable ni soutenable.
R. : Continuité et rupture, qu’est-ce qui va changer à La Courneuve ?
A. D. : La continuité, c’est l’héritage d’une ville de solidarité qui porte des combats forts : le droit au logement – incarné dès les premiers jours par l’arrêté antiexpulsion –, la lutte contre les discriminations, la dignité pour tous. Nous resterons une ville-monde, qui ne laisse personne de côté, et qui fait du service public un bien commun fondamental. La rupture, elle, est multiple : une directrice de cabinet non encartée dans un parti ; des cartes essence supprimées pour les élus par souci de sobriété budgétaire ; une transparence renforcée, avec des conseils municipaux diffusés et ouverts (plus de 150 personnes présentes au deuxième conseil, du jamais-vu) ; et surtout, une ambition territoriale : reconnecter le centre-ville, la cité des Fleurs (à l’abandon socialement), la gare et les Quatre-Routes, pour en finir avec une ville-dortoir trop longtemps divisée. La nouvelle gare des Six-Routes, la ZAC du centre-ville, la rue Chabrol, la tour Entrepose repensée : La Courneuve va changer de visage.
R. : Comment convaincre les abstentionnistes de s’intéresser à la vie publique ?
A. D. : Quand j’ai fondé La Seine-Saint-Denis au coeur en novembre 2020, l’objectif était clair : vulgariser la vie publique pour redonner aux habitants l’envie de voter. Le constat était alarmant : en 2020, 73 % des électeurs ne s’étaient pas déplacés, un record national pour une ville de cette taille. La majorité précédente avait été élue avec seulement 2 548 voix pour 17 000 électeurs. Certains référendums locaux ont même frôlé les 90 % d’abstention. Pourtant, à l’élection municipale récente, plus de 45 % ont voté. Et dans mon bureau de vote de Joséphine-Baker, cœur de mon engagement territorial, le taux a atteint 56 %. La preuve que lorsqu’on milite avec authenticité, les gens votent. Mon ambition s’étend à tous les scrutins : élections de parents d’élèves, conseils d’administration des clubs, et bientôt les élections des représentants de locataires – cruciaux, car ils votent notamment sur l’augmentation des loyers. Je souhaite que les représentants courneuviens refusent désormais systématiquement ces hausses, insoutenables pour la population.
R. : Quelles sont vos priorités concrètes pour ce mandat ?
A. D. : Le logement est la priorité numéro un : près de 5 000 demandeurs, 45 % de la population sous le seuil de pauvreté, près d’un millier de logements vacants. Encadrement des loyers, construction de logements sociaux, accessibilité… tout cela va être engagé. Vient ensuite l’éducation : la cantine gratuite et bio dès la prochaine rentrée, progressivement, parce qu’un élève sur deux saute le repas du midi. La remise en place des études du soir, supprimées par l’État et qui ont aggravé les difficultés scolaires. Sur l’emploi, nous travaillerons avec les entreprises du territoire de Plaine Commune pour accompagner les jeunes. La santé est aussi urgente : La Courneuve est un désert médical, sans endocrinologue, sans cardiologue, sans gynécologue, quasiment sans psychiatre, alors que la santé mentale est un enjeu majeur depuis la crise sanitaire. La tranquillité publique (éclairage insuffisant, effectifs policiers réduits de moitié sur le terrain) sera traitée par la médiation, la prévention, les associations. Enfin, la propreté, l’embellissement, la diversité commerciale et la lutte contre l’isolement des seniors et des personnes en situation de handicap compléteront ce programme.
R. : Comment la population peut-elle être partenaire de la municipalité face à l’État ?
A. D. : La population est le cœur du projet. J’assume une notion de coresponsabilité : j’ai la responsabilité élective, mais la population doit être à la fois en situation de contrôle de l’action publique et en soutien actif. Pendant trop longtemps, on a créé les conditions pour que les habitants s’intéressent peu à la vie politique. Ce n’est pas mon chemin. Je fais des comptes-rendus directs après chaque conseil municipal, j’envoie des informations quotidiennes, je dialogue avec plus de 2 000 personnes depuis mon téléphone. Les actes administratifs sont de la responsabilité du maire ; les actes politiques sont citoyens, nous les porterons ensemble. Le jour de l’installation, j’ai dit à la population : « J’ai besoin de vous, ça va être difficile. » À plus forte raison si le pays bascule vers l’extrême droite, nous devrons faire corps. La Courneuve est une ville de résistance. Le parc Jean-Moulin, résistant panthéonisé en 1964, le rappelle.
R. : Comment La Courneuve répond-elle à la montée du racisme visant notamment la nouvelle génération politique que vous incarnez ?
A. D. : Depuis mon élection de député, j’ai été la cible de harcèlement raciste, six personnes ont été condamnées à ce titre. Au conseil municipal, nous avons voté un vœu de soutien au maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, et à tous les élus victimes de racisme, de négrophobie, d’islamophobie et d’antisémitisme. La lutte contre toutes les formes de discrimination est un objectif assumé et non négociable de notre municipalité. Mais la réponse la plus forte reste symbolique : notre élection elle-même. On compte 36 000 communes en France, peut-être 40 ou 50 maires issus de l’immigration et on en fait tout un fromage. Rendre visible ce qu’on a décidé d’invisibiliser structurellement devrait rassurer sur les valeurs de notre pays, pas inquiéter. Des Françaises et des Français ont choisi de confier les plus hautes responsabilités de leur commune à un enfant de leur ville. C’est une réponse judiciaire et politique simultanément. Et nous serons prêts à faire bloc si la menace s’intensifie.
R. : Quel avenir voyez-vous pour La Courneuve à long terme ?
A. D. : À court terme, le sentiment de fierté insuffle une vraie joie dans la ville, que je ressens concrètement sur le terrain. Mais cette dynamique appelle aussi à prendre le temps : celui de poser les bases, d’écouter, et d’avancer avec méthode. À moyen terme, les 100 premiers jours seront naturellement scrutés. Des décisions symboliques fortes ont déjà été engagées (sobriété budgétaire, homogénéisation des indemnités des élus, transparence), leur mise en œuvre demande rigueur, constance et patience. Les feuilles de route des adjoints sont en préparation. À long terme, La Courneuve sera une ville en chantier et en mouvement : gare des Six-Routes, ZAC du centre-ville, Babcock, tour Entrepose sont autant de projets structurants appelés à voir le jour. Là encore, il faut savoir prendre le temps de bien faire, repenser certains aspects et avancer en concertation étroite avec la population.
Mon message aux habitants est simple : venez au conseil municipal, interpellez vos élus, éteignez les chaînes d’information en continu. Soyez présents, participez. Car c’est dans la durée que va se construire la réussite de ce mandat. C’est ce co-engagement, cette coresponsabilité que j’aborde avec humilité, sincérité et bienveillance.
