Toutes et tous concerné·es par le racisme

Publiée le 5 mai 2026

Toutes et tous concerné·es par le racisme

Racisme

Une vague raciste submerge réseaux sociaux et médias, notamment dans la foulée des élections municipales. Description d’un phénomène systémique avec la journaliste Sabrina Kassa, spécialiste de la question.

« La ville des Noirs… » Sur le plateau de CNews, une journaliste vedette de la chaîne alimente une galopante fake news, en relayant avec un aplomb invraisemblable une formule qu’elle attribue à Bally Bagayoko, frais vainqueur de l’élection municipale à Saint-Denis et (à cet instant) futur maire de cette ville. Un mensonge fracassant. Bally Bagayoko avait en fait cité l’expression – historique – du poète et journaliste Jean Marcenac : « La ville des rois morts et du peuple vivant ». Cet épisode n’est que le point saillant d’une véritable campagne de haine raciale qui a déferlé sur les réseaux sociaux et certains médias après l’élection de plusieurs maires noirs, en Seine-Saint-Denis notamment.

« L’élection de ces maires fait disjoncter le système dominant, qui se dévoile : c’est vraiment la hiérarchie raciale, jamais explicite jusqu’à récemment, jamais assumée, qui est percutée. Tout d’un coup, des hommes noirs, d’origine populaire en plus, pas issus du moule, prennent des positions de pouvoir, deviennent des représentants de la République et vont administrer des personnes de toutes les couleurs, et notamment des blancs… Cette irruption débride un racisme dit biologique qu’on imaginait aux oubliettes de l’histoire », décrypte Sabrina Kassa.

« On est tous concernés par cette affaire, et pas seulement les personnes racisées ou les quartiers populaires. »

Cette journaliste du site d’information Médiapart occupe depuis deux ans le poste de responsable éditoriale sur les questions raciales. À ce titre, elle accompagne le travail de la rédaction pour débusquer les biais racistes parfois inconscients, élabore des outils pour nommer et analyser les discriminations et produit elle-même des enquêtes sur le racisme systémique. Qui ne se réduit pas aux agressions récentes les plus visibles : il s’agit d’une discrimination structurelle « ordinaire » qui traverse au quotidien les administrations, ’école, les hôpitaux, le monde du travail, le logement… En France, ce racisme passe souvent « en dessous des radars », bien que de multiples études – très peu soutenues par les pouvoirs publics – le documentent.

« Le racisme systémique a un véritable impact sur la vie des gens. Sur les “assignés” musulmans notamment, ces dernières années, qui en prennent plein la tête… Un mal-être profond, sourd, peut s’incruster chez les victimes de ces agressions. Sans parler des carrières entravées, de la discrimination systématique pour le logement de la part des propriétaires… » détaille Sabrina Kassa. « On est tous concernés par cette affaire, et pas seulement les personnes racisées ou les quartiers populaires. La mécanique raciste est la partie la plus immergée d’un système fasciste qui cherche à broyer quiconque lui est étranger, pas suffisamment aux normes… Le directeur des éditions Grasset, trop indépendant, viré par Bolloré illustre, par exemple combien la liberté de penser – de se penser ! – de tous est menacée… »

Face à cet te situation, Sabrina Kassa refuse le découragement et invite à agir sur plusieurs fronts. La première urgence est de « prendre soin de soi et de ses proches », car le racisme ordinaire attaque estime de soi et équilibre psychique. « Vocaliser, ne pas laisser les injustices se normaliser, manifester, porter plainte même si c’est hasardeux », parce que « c’est important pour soi, c’est important aussi pour les jeunes générations de montrer qu’on relève la tête ». Et voter, bien sûr ! 

Texte : Claude Rambaud : photo : Daniel Maunoury

Betty Saint-Ubert

La jeunesse sur le pont

À l’initiative du Conseil local de la jeunesse, une trentaine de jeunes ont échangé sur la montée du racisme médiatique et sur les moyens de riposter.

Changer les choses de l’intérieur ou de l’extérieur ? C’est la question qui traverse les discussions intenses entre les jeunes réunis ce 16 avril à l’Espace jeunesse Aoua-Keïta. En écho à l’actualité, le Conseil local de la jeunesse consacre son traditionnel débat du soir au thème : « Démocratie locale et racisme décomplexé : comment certains médias délégitimisent la voix des quartiers populaires ? » Pour les un·es, il faut continuer à renforcer la représentativité des personnes issues de l’immigration dans les médias concernés. « Moi, si je voulais devenir journaliste, j’essaierais de travailler là-bas, annonce Zakaria. On peut apporter du changement sur CNews et sur BFM TV, on peut quand même faire entendre notre parole, notre voix… » Pour d’autres, c’est peine perdue. « Comment parler sérieusement de racisme dans des médias détenus par des milliardaires qui pillent l’Afrique ? » lance Ayoub. « Mais ça sert à quoi si
on ne forme que des cercles où on est d’accord entre nous ? réagit Noor. Aujourd’hui, on fait trop souvent ça dans le militantisme. »

Quelle que soit leur position sur les médias traditionnels, les jeunes sont d’accord sur l’importance de suivre, de soutenir financièrement et de faire connaître au maximum les médias alternatifs en ligne comme Histoires Crépues, le Bondy Blog… pour « contourner le narratif imposé par CNews et BFM TV ». « On ne va pas raconter la banlieue de la même façon selon l’histoire qu’on a avec cette banlieue », insiste Alecsya. « Avec les médias très ancrés dans notre culture à nous, on a réussi à se réapproprier les termes de “quartiers populaires”, à en faire quelque chose de grand et de beau », se réjouit Hind, qui regrette que des clichés négatifs circulent aussi dans le cinéma et dans la musique. « On est bien représentés sur les réseaux sociaux parce qu’on a décidé de s’y montrer et de prendre notre place », observe Nazim.

Pour tou·tes aussi, la réponse au racisme dans les médias est avant tout politique. D’autant que les chiffres de l’abstention montrent qu’il y a un large réservoir de voix. « C’est une question de précarité : quand on ne pense qu’à remplir le frigo, on ne pense pas à voter », note Ayoub. « Le cadre familial joue beaucoup aussi, il y a des parents qui ne parlent pas de politique à la maison et ne votent pas, ça décourage beaucoup de jeunes », explique Alecsya. « Il ne faut pas être pessimiste ! Beaucoup de nos parents n’ont toujours pas de papiers et on est quand même une génération beaucoup plus engagée que la leur », rappelle Noor. Avant d’énumérer les outils à leur disposition en plus du vote : mobilisation sur les réseaux sociaux, manifestation, dépôt de plainte… La réponse est politique et elle est ici. 

Texte : Olivia Moulin