Par leur dynamisme, les Espagnol·es ont alimenté la vie tant économique, politique, religieuse et sportive du quartier des Quatre-Routes, tout particulièrement depuis l’Entre-deux-guerres.
Au départ était la foi ? Dans les années 1920, une quarantaine de familles espagnoles de La Courneuve fréquentent le Real Patronato Español de Santa Teresa de Jesùs à Saint-Denis où baptêmes, communions et mariages sont célébrés. Mais les Quatre-Routes se dotent bientôt d’une église, Saint-Yves, construite entre 1931 et 1933 lors des « Chantiers du Cardinal ». Parce que beaucoup d’étranger·ères ne pratiquent plus, un catéchisme y est dispensé en plusieurs langues, dont l’espagnol. Les vitraux de l’église sont l’œuvre de Roger Bâteau, un Parisien, qui a pour assistant un Espagnol, le Courneuvien Eugène Pérez. À cette époque, les Espagnol·es se pressent à la messe, même si le soutien qu’apporte l’Église espagnole à Franco en amène certain·es à se tourner plutôt vers l’action syndicale et politique.
Cette immigration espagnole prend son essor dès l’aube de la Première Guerre mondiale, encouragée par l’emploi dans les manufactures de la Plaine et les travaux agricoles. Au cours de la décennie 1921-1931, la ville s’affirme comme l’ultime étape d’un parcours qui a fait halte à Aubervilliers ou Saint-Denis. Ces familles s’établissent ainsi au sud de la gare et aux Quatre-Routes. Au sein du lotissement La Courneuve-Bobigny, la rue du Dauphiné en devient le cœur battant, rebaptisée rue Cristino-García en hommage à un colonel FFI fusillé par les franquistes.
Des habitations de fortune, souvent exiguës, voient fleurir une vie sociale intense. Le dynamisme économique repose sur des usines comme Lemerle & Haumont, l’employeur prédominant de cette diaspora dès les années 1920. La démographie témoigne de cette influence : lors de l’édification de l’église, les 1161 Espagnol·es, constituent la deuxième communauté après les Italien·nes. L’histoire de cette immigration se décline donc en trois séquences : une vague pionnière, laborieuse, lors des années 1920 ; l’exil politique, composé de réfugié·es fuyant le franquisme pendant et après la Seconde Guerre mondiale ; l’immigration économique des années 1955-1970, avec une arrivée massive d’habitant·es. Désormais fondue parmi la population, cette communauté a contribué à écrire l’histoire de la ville.
Robert bravo
Patron du bar le Monte-Carlo
« On jouait contre les curés »
« Mon père avait fait la guerre d’Espagne et il est ensuite venu d’Estrémadure pour travailler en France dans les années 1950. Employé dans une fonderie qui fabriquait des rails près de l’usine Rateau, il cultivait aussi des champs à la binette après le boulot et le week-end à Dugny ou au Blanc-Mesnil. Je suis né à Drancy en 1957 et j’ai été baptisé à l’église Saint-Yves, puis j’y ai fait ma première communion.
Dans le quartier, il n’y avait alors que des Espagnols et des Italiens ! Mon truc c’était le Club olympique courneuvien, un club de foot des Quatre-Routes (*). Un des frères Tellechéa tenait le bar dont je suis propriétaire actuellement, il s’appelait le Café des sports. La salle du bas accueillait les réunions les mardis pour régler les problèmes de matchs, de subventions, etc. C’était magnifique ! On jouait contre les curés de Saint-Yves qui avaient aussi une équipe. Quand j’ai repris le bar, tous les anciens du club sont devenus mes clients. Puis peu à peu la communauté est partie. »
(*) La saison 1937-1938 a été marquée par le recrutement de Bernard Ulloa, joueur professionnel au brillant palmarès. Ulloa voulait que le COC devienne le plus grand club régional, un rêve réalisé grâce aux Espagnols. La famille Tellechéa symbolise cette relation entre le football professionnel et amateur, l’immigration, le COC et les Quatre-Routes. Raphaël et Joseph Tellechéa seront sélectionnés en équipe de France.