Derrière le Mémorial de la Résistance des Quatre-Routes se cache le parcours d’un survivant de la déportation. De l’enfer des camps à son atelier parisien, le sculpteur Shelomo Selinger, âgé de 98 ans, est un témoignage du retour à la vie.
Un bloc de pierre capte le regard, place du 8-Mai-1945. Un résistant porte Marianne ; un homme et une femme tiennent une épée ; une figure féminine est renversée ; un homme a le poing dressé ; deux blocs font le V de la victoire. Au milieu des années 1980, un concours est lancé pour la réalisation d’un Mémorial de la Résistance. Jean Rollin, conservateur du musée de Saint-Denis, jette son dévolu sur Shelomo Selinger. Ce dernier mettra un an et demi pour tailler un bloc de pierre de 40 tonnes, réalisant une maquette en terre, coulant un plâtre puis taillant dans le granit, sans outil électrique. La sculpture sera inaugurée le 8 mai 1987 par James Marson, maire de La Courneuve à l’époque.
La forme de l’œuvre renvoie aux sentiments de son auteur. Issu d’une famille juive de Pologne, né en 1928 dans la petite ville de Katowice, on y parle polonais au quotidien mais yiddish à la synagogue et l’éducation religieuse est traditionnelle. L’artiste avoue sculpter à la manière de ces arrière-grands-parents qui, tôt le matin, se rendaient au temple « pour accueillir le Messie au cas où il passe, car s’il passe et que l’on n’est pas là, on a manqué le salut du monde ». Il ajoute : « La sculpture a le même rythme que la vie, un sentiment mystique pour que le monde soit sauvé. » Aujourd’hui âgé de 98 ans, Shelomo Selinger, s’il a « du mal à sculpter », continue à dessiner, « sans se demander ce que cela procure ».
Mais ce sentiment prend tout son sens après l’horreur vécue. Quand la guerre commence, la vie des Juifs change du tout au tout, et le magasin de ses parents est spolié. La famille doit rejoindre un ghetto, les Juifs y étant peu à peu raflés. Shelomo y échappe parce qu’un policier lui permet de travailler à du terrassement malgré son jeune âge. En 1944, sa mère et sa petite sœur sont emmenées. Son père mourra lui aussi d’horrible manière. Demeuré seul, passant de camp en camp, l’adolescent est assez solide pour survivre. Mais après une première, puis une seconde marche de la mort, il est retrouvé inanimé par un médecin soviétique qui décèle un reste de respiration et le sauve.
« Faire attention aux groupes qui n’ont pas de tête ni de cœur »
Après l ’horreur peut advenir la lumière de la reconstruction. Il emprunte un bateau clandestin et se retrouve en Palestine en 1946. Au nord de la mer Morte, il fonde, avec d’autres, un kibboutz. Il combat aussi contre les Arabes et les Anglais. Il rencontre sa future femme et réalise sa première sculpture dans une écorce d’arbre. Elle repère son talent et le pousse à se rendre à Paris pour y intégrer un atelier. Il fréquente ceux de Giacometti et de Brancusi, expose au Salon d’automne. Désargenté, c’est dans la « Zone » – le terrain vague peuplé de bidonvilles qui entourait alors Paris – qu’il récupère du granit, sa pierre préférée car « elle lui résiste ». Amnésique pendant sept ans après son retour des camps, la mémoire lui est revenue dans des cauchemars et la pratique artistique lui a redonné goût à la vie. Son œuvre aura ainsi toujours deux visages : celui de la vie et celui de la souffrance.
Aujourd’hui, Shelomo Selinger, très entouré par ses enfants, est consacré, ayant accédé à la reconnaissance, avec plusieurs prix. Même s’il ne se sent pas assez digne pour délivrer un message, il a témoigné devant les enfants des écoles pour leur dire de faire attention « aux groupes qui n’ont pas de tête ni de cœur et qui peuvent transformer un innocent en assassin ». « Malgré tout, je crois en l’homme », confie-t-il. Nous aussi, nous pouvons le croire.
Texte : Nicolas Liébault ; photos : Léa Desjours et Nicolas Vieira