Les lycéen·nes de La Courneuve se sont largement joints au mouvement national réclamant des conditions d’études décentes et l’égalité des chances.
Un air de Mai-68 souffle sur les boulevards. Le 6 octobre puis le 13 octobre, une forêt de pancartes surmonte la foule compacte des jeunes manifestant·es : « La police nous protège, ça crève les yeux », « Les lycéens visent le bac, la BAC vise les jeunes », ou encore « Nos poubelles mieux protégées que nos enfants ». Autour des cortèges, la solidarité intergénérationnelle s’affiche avec force : « Daronnes trop fières », « La génération X soutient la génération Z ». Le ton est donné. La jeunesse ne demande plus poliment : elle exige.
À La Courneuve, la tension est palpable depuis la fin du mois de septembre. Devant le lycée Jacques-Brel, ainsi que devant les établissements professionnels Denis-Papin et Arthur-Rimbaud, les poubelles se sont entassées au rythme des blocages. Au mégaphone, Anas rassemble ses camarades : « Jacques-Brel, vous êtes chauds ou quoi ?! » Dans ce territoire sacrifié, le ras-le-bol s’alimente d’une accumulation d’injustices : absences prolongées d’enseignant·es non remplacés, disparition des infirmières scolaires et des assistantes sociales, classes surchargées et emplois du temps incohérents découlant de la réforme Blanquer et de la plateforme Parcoursup.
Aux failles de l’Éducation nationale s’ajoute le délabrement des structures, imputé au désengagement prolongé de la Région Île-de-France. Malgré la poussée démographique et l’ouverture de sites, la dotation globale de fonctionnement des lycées (DGFL) votée par la Région s’érode depuis trois ans. Le quotidien des élèves relève du parcours du combattant : prolifération de cafards et de puces, sanitaires vétustes, sans intimité ni protections périodiques, inondations répétées, plafonds qui s’effondrent et salles de classe à 6 °C en plein hiver.
Pour un plan d’urgence du 93
Face à l’ampleur de la mobilisation et à la dénonciation des violences policières subies par les jeunes (à l’image du drame survenu à Tours, où un lycéen a perdu un œil), le gouvernement tente d’éteindre l’incendie. Réagissant à la mobilisation du mardi 6 octobre, l’exécutif a dépêché des consignes d’urgence aux chefs d’établissement pour instaurer des « temps d’échange » et orchestrer une soi-disant « démocratie interne ». Une manœuvre perçue comme de la poudre aux yeux par la communauté éducative qui exige la satisfaction de toutes les revendications.
Réunis en assemblée générale dès le 7 octobre, les professeur·es du lycée Jacques-Brel ont ainsi sèchement balayé l’initiative. Selon elles et eux, la rue et les blocus ont davantage fait avancer la cause de l’école publique en dix jours que des mois de pseudo-concertations. Exigeant un véritable plan d’urgence d’investissements massifs pour la Seine-Saint-Denis, enseignant·es, parent·es et élu·es locaux apportent un soutien sans faille à cette jeunesse debout, bien décidée à poursuivre le combat. Avec un seul mot d’ordre : « Déter ! »
Textes : Nicolas Liébault ; photos : Jean-Michel Sicot et Clément Duquenne
Témoignages
Yousra élève de Terminale au lycée Jacques-Brel
« Une lutte pour notre dignité »
« L’an dernier, ma prof de français a été absente toute l’année et n’a jamais été remplacée. J’ai dû réviser mon bac en demandant les cours à des camarades. Comment fait-on si l’on n’a personne pour nous aider ? Le ministre veut sanctionner chaque faute d’orthographe, mais sans professeur pour nous corriger, nous sommes condamnés à l’échec. On accumule du retard, on nous envoie vers France Travail, puis on accuse les jeunes de banlieue de ne chercher que les aides sociales. Pourtant, c’est à l’État de nous garantir un avenir. Je refuse Parcoursup, qui nous pénalise à la moindre absence liée à la santé. En Belgique, ce système n’existe pas et chacun trouve sa place à l’université. Et que dire de l’état de notre lycée ? Nous étudions au milieu des cafards, le plafond s’effondre après des inondations et les toilettes n’ont ni portes fonctionnelles ni protections hygiéniques. L’infirmière et l’assistante sociale sont perpétuellement absentes. Nos blocages ne sont pas de la triche pour sécher les cours, c’est une lutte pour notre dignité et celle de tous les lycées populaires. »
Aly Diouara, maire de La Courneuve
« Soutien absolu aux lycéens »
« La municipalité apporte un soutien absolu aux revendications des lycéens, qui sont d’une légitimité incontestable. J’ai moi-même fréquenté le lycée Jacques-Brel, d’abord comme élève puis en tant qu’assistant d’éducation : je constate que la situation n’a fait que s’aggraver. Dans un État de droit où l’instruction est obligatoire jusqu’à 16 ans, il est tout simplement inacceptable que des jeunes révisent dans des salles à 6 °C ou subissent des pénuries répétées de professeurs. L’État et la Région Île-de-France doivent enfin prendre leurs responsabilités et aligner les moyens financiers et humains sur les besoins réels.
Le plan d’urgence pour la Seine-Saint-Denis, pourtant promis en grande pompe dès 2018 par le gouvernement, est resté une coquille vide. Les derniers rapports Pisa le confirment : le désengagement dans les quartiers populaires nuit gravement à l’égalité des chances. Nous restons aux côtés des élèves pour que leurs conditions d’études deviennent dignes. »
Aurélien Gavois, professeur de lettres classiques, syndiqué FSU
« Nous partageons les revendications »
« Nous partageons pleinement les revendications des élèves. La réforme Blanquer et Parcoursup ont désorganisé la scolarité, imposant des emplois du temps absurdes de 8h à 18h. En seconde, les effectifs dépassent 30 élèves par classe, alors que nos collégiens sortent de réseaux REP+. Ils arrivent au lycée et l’État fait comme s’ils n’avaient plus besoin d’accompagnement spécifique. Nous devons batailler par nos propres moyens pour maintenir des classes de première acceptables. La colère qui s’exprime aujourd’hui part des quartiers populaires, historiquement délaissés par les politiques publiques. Face à cette détresse légitime, le gouvernement a fait le choix regrettable de la répression et du recours systématique aux forces de l’ordre. Les scènes de violence subies par les jeunes, comme ce lycéen mutilé à Tours, révoltent l’ensemble du corps enseignant. Notre mission d’éducateurs est de former des citoyens émancipés, capables de se mobiliser. La jeunesse devrait avoir le droit de grève. »
Quelques chiffres
12, c’est le nombre moyen de mois de scolarité perdus par un élève de Seine-Saint-Denis sur l’ensemble de son cursus, du primaire au lycée, en raison des absences non remplacées d’enseignant·es.
5 000 et 2 200, ce sont les nombres respectifs d’enseignant·es et de personnels d’accompagnement (CPE, AED, AESH, psychologues de l’Éducation nationale, assistant·es sociaux et infirmier·ères) que la communauté éducative demande pour la Seine-Saint-
Denis.
6 200, c’est le montant moyen en euros investi par élève en Seine-Saint-Denis, contre 8 840 euros au niveau national, soit près de 30 % d’écart.