Entre l’héritage mélangé de l’île Maurice et le béton de La Courneuve, où il travaille sur l’ancien site KDI, le peintre Lovy Bumma transforme les « angles morts de la grande histoire » en fragments d’une réalité sensible.
Installé depuis 2017 à La Courneuve, Lovy Bumma a posé ses chevalets au 11 avenue Victor-Hugo, au cœur d’un bâtiment survivant à la démolition de l’ancienne usine KDI. Dans ce lieu, près d’une cinquantaine d’artistes forment une communauté informelle où les idées circulent. Cet artiste de 38 ans y trouve un point d’ancrage, la mémoire industrielle du site faisant écho à sa propre quête : « Ma pratique intègre le sentiment de ne pas savoir tout à fait où l’on se situe », confie-t-il.
Son parcours est celui d’un déplacement. Né sur l’île Maurice, il a 11 ans lorsque ses parents s’installent en banlieue parisienne. Après un passage en philosophie à la Sorbonne en 2009, un poste de surveillant au Musée d’art moderne de Paris marque un virage décisif. Réalisant que « ceux qui fabriquent les œuvres sont les plus à même de les comprendre », il intègre l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, dont il sort diplômé en 2014.
La disparition de son père agit comme un détonateur : la question de la transmission culturelle s’impose à lui. Il réinterroge alors son identité indienne mauricienne et perçoit les correspondances invisibles entre l’ADN métissé de son île natale et le multiculturalisme de la banlieue parisienne, La Courneuve abritant par ailleurs la plus importante diaspora indienne de France.
La maîtrise du temps
À la saturation médiatique, Lovy Bumma oppose la maîtrise du temps. Il peint exclusivement à l’huile, un médium qui exige un long processus de séchage et de fabrication. Une temporalité étirée qu’il puise dans la nouvelle vague du cinéma taïwanais : « Je me suis reconnu dans cette citation du réalisateur Tsai Ming-liang : “La lenteur est le meilleur moyen d’exprimer ma révolte.” »
Refusant l’enfermement dans une tour d’ivoire, il ne peint que deux à trois heures par jour. Le reste du temps, il déambule pour capter le quotidien, parcourt les réseaux sociaux ou flâne au Louvre pour se confronter aux problèmes plastiques des maîtres. Ses compositions croisent archives familiales et actualités, faisant dialoguer les images de l’océan Indien et les représentations du capitalisme moderne. De ce grand écart naît une tension où un tableau chatoyant aux accents bollywodiens côtoie une toile proclamant « Bollywood sucks » (Bollywood, c’est nul).
Révéler les angles morts
Refusant d’imposer un message, Lovy Bumma s’intéresse aux « petites histoires » des habitant·es de Seine-Saint-Denis, souvent occultées par le roman national. Inspiré par la Black Figuration d’artistes américains comme Kerry James Marshall ou Henry Taylor, il privilégie une peinture figurative très colorée. « Un tableau reste avant tout un ensemble de taches. Je ne détiens aucune vérité. Je cherche seulement à offrir des points de départ pour faire réfléchir et inviter à un pas de côté. »
Texte : Nicolas Liébault ; photo : Silina Syan
Où rencontrer l’artiste ?
Journées européennes du patrimoine : samedi 19 septembre, de 15h30 à 17h, à la Maison de la citoyenneté James-Marson. Participation au débat « Militer avec l’art » autour de la figure de Mireille Miailhe.