Tamaya Sapey-Triomphe : "Il faut une part de folie pour être artiste"

Publiée le 16 oct. 2025

Tamaya Sapey-Triomphe : "Il faut une part de folie pour être artiste"

Tamaya Sapey-Triomphe

Installée à La Courneuve depuis 2022, l’artiste franco-chilienne cultive une résistance joyeuse aux diktats du monde de l’art et aux normes en général.

Son sourire remplit toute la pièce, une pièce pourtant immense et peu chargée. « J’ai besoin d ’espace et de vide pour pouvoir créer », glisse Tamaya Sapey-Triomphe. Voilà trois ans qu’elle loue un atelier-logement à Rateau, la dernière cité HLM à taille humaine conçue par Jean Renaudie avant son décès. « J’avais fait un dossier auprès de la Drac [Direction régionale des affaires culturelles, NDLR] en demandant Paris parce que je viens de là-bas. On m’a dit que ce serait long, impossible même, mais assez rapidement, j’ai eu une proposition à La Courneuve et quand j’ai su que c’était ici, j’ai dit oui tout de suite, j’adore le travail de cet architecte ! »

« Tout le monde devrait avoir la chance de faire autre chose que l’école. »

L’architecture est apparue comme un « bon entre-deux » quand elle a dû choisir une formation après le bac. « Mon père m’a dit que je devais faire des études pour gagner de l’argent, alors j’ai intégré l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais, c’était une sorte de parade. » Parce qu’elle a l’art dans le sang : un arrière-grand-père sculpteur, un oncle musicien, des parents artistes visuels… « Avec mon petit frère, on a été bercés par l’art. On a fait une Cham [Classe à horaires aménagés musique, NDLR]. On a aussi passé beaucoup de temps au conservatoire et à l’atelier de mes parents, c’était une bulle créative et inspirante. Tout le monde devrait avoir la chance de faire autre chose que l’école. »

Tamaya Sapey-Triomphe joue du piano mais surtout, elle dessine, tout le temps. « Il y a un âge charnière où il ne faut pas s’arrêter, j’ai maintenu le cap et j’ai commencé à faire des dessins sur des cartons. C’est gratuit ou pas cher, trouvable partout, résistant, flexible, ça porte une symbolique politique comme support pour les manifestations… J’aime tout dans le carton ! » Après son diplôme, en 2021, elle travaille tout de suite à son compte comme illustratrice avec des contrats pour Radio Nova, Nike, Libération… « J’ai aussi postulé pour des bourses de création auprès d’institutions comme la Frac Normandie et l’Atelier Médicis, qui font confiance à des jeunes sortis d’écoles. On n’est pas obligés de prendre des jobs alimentaires qui ne nous laissent plus de temps pour notre pratique. »

Transformer des commerces vacants en espaces d’exposition éphémères

Depuis la fin de ses études, elle mène une réflexion sur la ségrégation opérée dans des musées entre l’art et l’art brut. « Qui est légitime pour dire ce qui de relève de l’art ou non, ce qui relève de l’art ou de l’art brut ? C’est ce que je veux questionner. Dans le milieu où j’ai grandi, on s’est toujours intéressés aux personnes marginales, autodidactes, qui s’expriment plastiquement de façon simple et spontanée et à tout ce qui sort d’une vie trop normée. Il faut une part de folie pour être artiste. » Elle s’interroge aussi sur le rôle physique et psychologique du musée dans la ville.

Elle s’est donc lancée dans l’installation de « musées de proximité » dans plusieurs communes de France, en transformant des commerces vacants en espaces d’exposition éphémères pour des objets que les riverain·es considèrent comme de l’art et apportent. « Ça peut être des choses qu’elles et ils ont fabriquées, ou qui ont une valeur sentimentale… Ça donne lieu à des discussions incroyables. Chaque jour, on expose une seule œuvre et on fait un ver-
nissage, c’est un vrai rendez-vous convivial. J’aime bien les projets où on peut inclure des gens. » Brut ou non, l’art de Tamaya Sapey-Triomphe rassemble. 

Texte : Olivia Moulin ; photo : Olivia Moulin ; vidéo : Isabelle Meurisse